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Sensibilité esthétique et sensibilité dramatique
sont les deux paramètres des récepteurs psychologiques
de la musique de film.
Si la première nous fait apprécier les valeurs esthétiques
d'une oeuvre musicale, la seconde est celle qui reconnaît la
partition comme faisant partie du message cinématographique.
On peut estimer que, selon la sensibilité, la
culture et le degré d'information, spectateurs et créateurs
sont partagés entre l'une et l'autre. Mais une
chose est certaine : musiciens et cinéastes n'ont
pas la même attitude face à la musique
de film. Les premiers sont sensibles à la valeur
esthétique, les derniers réagissent "en plus" (ou de préférence)
à la fonction dramatique.
La prise de conscience de la dichotomie "sensibilité musicale/sensibilité
dramatique" n'est pas récente. En 1937, Maurice Jaubert
mentionnait le fait que, dans un contexte cinématographique,
"trois notes d'accordéon" pourraient être plus appropriées
qu'une grande partition wagnérienne. Il proposait ainsi l'inclusion,
dans la bande sonore, d'éléments musicaux isolés
qui ne font pas, d'ordinaire, partie d'une composition.
En effet, "trois notes d'accordéon" ne possèdent pas
l'étendue nécessaire pour être
une mélodie digne de ce nom, mais elles
représentent une "ressource dramatique".
Je disais, dans "LE FILM ET SA MUSIQUE" [1],
qu'il n'existe dans l'univers musical
des ressources dramatiques délaissées par la
musique de concert (et de ce fait négligées par les compositeurs
dont la seule préoccupation est la valeur esthétique).
Ces ressources impliquent des concepts
tels que "musique minimale" (l'exemple ci-dessus mentionné),
"présence" (le paramètre variable qui permet
à une partition de s'imposer au récit ou de rester discrète), "densité" (le nombre de notes jouées
en même temps, ressource qui a une influence
directe sur l'intensité dramatique et sur la présence
[2]), "transparence" (la capacité de laisser entendre
clairement les dialogues sans perte d'intensité
dramatique), et bien d'autres qui échappent au sujet de cet
article.
Lorsque les premiers musiciens improvisaient
pour accompagner les films muets et combler - en principe -
un silence incommodant, ils découvrirent qu'ils pouvaient illustrer
les passages dramatiques avec des comportements musicaux empruntés
à l'opéra.
La musique s'est découvert ainsi une nouvelle vocation ; en plus
de sa valeur esthétique reconnue, elle avait aussi une
"fonction", une "utilité" communicative.
Désormais, elle pouvait participer
au discours cinématographique
en transmettant des messages par une voie autre que la parole ou l'image.
C'est ce qu'ont toujours compris les partisans de la valeur esthétique,
mais à l'astreignant à la seule fonction de
transmettre des émotions simples - dramatiquement parlant : joie, tristesse, passion, tendresse,
nostalgie, etc. Autant de registres que l'on peut trouver en dehors du
contexte dramatique , par exemple dans une chanson. Cette conception de la fonction
dramatique de la musique de film ne concerne que des illustrations redondantes ou
pléonastiques. Elle est
romantique pour les scènes d'amour, agitée pour les scènes d'action...
Mais à l'intérieur de cette palette émotionnelle,
les possibilités de développement sont
nombreuses car les multiples combinaisons entre registres différents de musique et d'image
(ou, de manière plus large, de musique et
de récit cinématographique) donnent naissance à de
nouveaux registres. [3]
La ressource "présence" peut jouer ici, entre autres, un rôle
considérable, car, si la musique est trop présente, elle
impose son rythme et son registre émotionnel
au récit cinématographique. En revanche, si le
facteur présence est convenablement contrôlé, le registre
résultant sera la synthèse des deux.
L'approfondissement de la recherche des ressources dramatiques
de l'univers musical peut élargir considérablement l'univers expressif du couple image-musique. L'exploration
de ces territoires en contexte cinématographique transcende les frontières de la (simple ?) recherche esthétique dans
le travail compositionnel. Elle transforme la musique en
un véritable instrument de communication et apporte au cinéaste un outil
qui n'est pas seulement celui qui pérennisera
le film par le souvenir d'une belle mélodie.
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Le non-discernement à propos de deux types de sensibilité,
esthétique ou dramatique, est à la base d'un fréquent
manque de communication entre cinéaste et compositeur. Celui-ci se
sent souvent sous-employé et brimé dans ses élans
créatifs. De son côté, le réalisateur regarde le compositeur
avec une certaine méfiance, tout en le considérant
comme un enfant terrible qu'il faut surveiller de près pour éviter
que le film ne devienne, si on lui donne carte blanche, un film musical.
Ces craintes ne sont pas sans fondement : lorsqu'on écoute parler
les musiciens entre eux, on constate que la place qu'ils revendiquent est souvent disproportionnée
par rapport aux nécessités dramatiques du film
[4]. Adorno et Eisler (pourtant deux figures prestigieuses) demandent, dans "MUSIQUE
DE CINÉMA" [5], des moments cinématographiquement austères
afin que le spectateur puisse se concentrer sur la musique
sans être gêné par les images (!).
Depuis quelques temps, nous voyons profiler un peu partout des projets
de festivals de musique de film et des rencontres entre musiciens pour l'image. Souvent j'observe
dans ces réunions combien l'on parle musique et combien l'on
parle peu cinéma. Ainsi je me demande combien de compositeurs
de cinéma lisent "Positif" ou d'autres publications consacrées à l'esthétique et au langage cinématographiques,
et, de ce fait, combien de musiciens sont conscients des
préoccupations réelles de cinéastes. A l'étranger, des publications
telles que "Soundtrack", spécialement consacrées à
la musique de film, publient régulièrement des interviews
de compositeurs réputés. Or la plupart expriment
des propos proches des obsessions qui hantent l'univers de la création musicale plutôt
que des inquiétudes sur l'intégration de leur musique
au langage cinématographique ou à l'univers
du metteur en scène (dont le compositeur se doit
être - nous l'oublions facilement - un proche collaborateur).
On oublie peut-être que le cinéma est un art pluriprofessionnel
et que les valeurs propres à chacun des métiers intervenants
ne sont plus les mêmes lorsqu'ils s'intègrent dans un nouveau
mode d'expression de complexité supérieure. Un fauteuil destiné
à un décor de film ne doit pas nécessairement être
confortable. Bien au contraire, l'inconfort peut aider au travail du comédien
qui doit jouer l'exaspération.
Certaines partitions arrivent à concilier
valeur esthétique et fonction dramatique. Un exemple indéniable
parmi d'autres en est celui de CINÉMA PARADISO. On peut entendre
la musique tout en s'émouvant dans le sens souhaité par le
récit. Cet état d'équilibre stable n'est
qu'exceptionnel, il est dû à
la simplicité et au romantisme du sujet. C'est
aussi le cas de tous les films où la musique joue un rôle
de protagoniste. Mais faire coûte que coûte du cinéma
avec une partition qui cherche à séduire (ou même à
émouvoir) sans chercher à communiquer équivaut à
emprisonner le cinéma dans une palette de registres émotionnels
qu'il partage, certes, avec la musique, mais dont le territoire commun
demeure, malheureusement, étroit
Ce que les cinéastes, qu'une musique trop présente énerve,
ont bien compris. Mario Litwin | [1] Mario Litwin, "LE FILM ET SA MUSIQUE,
CRÉATION MONTAGE", Éditions Romillat, Paris, 1992.
[2] Contrairement à ce que l'on pourrait croire "a priori", une
mélodie dépouillée possède plus de présence
qu'une orchestration à forte densité.
[3] Ces registres musicaux peuvent aller du simple appui redondant du
récit cinématographique jusqu'à l'illustration musicale
contrastante. Ces deux extrémités sont bien connues et très
souvent exploitées. Ce qui l'est moins, c'est tout le spectre intermédiaire
dont la fusion avec le récit peut atteindre une richesse expressive
insoupçonnée en éveillant des registres mixtes très
complexes.
[4] Parole de musicien !
[5] Theodor W. Adorno et Hans Eisler, "MUSIQUE AU
CINÉMA",
L'Arche, Paris, 1972.
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