Dans la vie de tous les jours les situations de suspense sont plus ou
moins fréquentes (arriverai-je à temps à mon rendez-vous
? trouverai-je un P.V. sur mon pare-brise ? etc.), l'exposition au cinéma
de ce type de situation n'a pas beaucoup de chance d'émouvoir le
spectateur. Nous savons par expérience que la plupart des situations
de suspense au cinéma concernent en général (le risque
d') une situation limite (mort, prison, perte, mauvaise rencontre, etc.)
du personnage auquel le spectateur s'identifie. Je disais dans LE FILM
ET SA MUSIQUE(1) que l'information visuelle provenant de l'image et l'information
sonore provenant de la bande-son se synthétisent dans le cerveau
du spectateur pour constituer un seul registre émotionnel mixte
à partir des deux registres d'origine. Or il n'existe pas de registre
de suspense pouvant être provoqué par la musique seule.
Pour que suspense il y ait, il faut une dramatisation (du risque ou
de l'imminence) de la situation limite; situation vécue par le personnage
auquel le spectateur s'identifie. La musique peut modifier le registre
du suspense mais en aucun cas elle ne peut se substituer à la dramatisation.
Dans la musique "à programme" où la musique est censée
raconter une histoire, toute tentative de récit est vouée
à l'échec si le spectateur ne connaît pas a priori
l'argument. Même en présence de cette information, le spectateur
n'est pas touché dans son émotion par le danger encouru par
Pierre face au loup, ou par l'angoisse de l'apprenti sorcier qui ne réussit
pas à maîtriser l'inondation. L'émotion due au suspense
n'existe que par le récit. La musique peut intensifier ou atténuer
le suspense. Elle agit par l'application des ressources dramatiques propres
à la musique elle-même. Ces ressources sont au nombre de trois
:
1. Ressources basées sur l'association du passage
musical à une situation dramatique. [lire...]
2. Ressources basées sur le modèle physique ou anthropomorphique
du passage musical exposé. [lire...]
3. Ressources basées sur la nature physique du passage musical
exposé. [lire...]
Ressources basées sur l'association du passage musical
à une situation dramatique.
Le cas le plus courant d'association d'un passage musical à une
situation dramatique est celui du leitmotiv. Un passage mélodique
est exposé en même temps qu'une situation dramatique (l'entrée
en scène d'un personnage, présentation de la maison hantée,
etc.). Si la situation se répète (deux expositions sont le
minimum nécessaire pour imprégner l'esprit du spectateur),
la phrase mélodique concernée suffira désormais à
évoquer (mais à rien d'autre qu'à évoquer)
le personnage ou la situation dramatique associés. Le personnage
peut désormais être absent, l'exposition du leitmotiv suffit
pour indiquer que l'on pense à lui ou qu'il est proche.
Exemple la cantilène sifflée ou chantonnée de
façon obsessionnelle par l'assassin ou bien un passage musical que
l'on fait entendre à chaque fois qu'il est prêt à frapper.
Dans le premier exemple, Si un instrument quelconque reprend la mélodie
que l'assassin chantonne, cela suffit, même en son absence, pour
troubler, par évocation, le spectateur sensibilisé à
la situation. Dans ces deux exemples la musique n'a pas besoin de revêtir
un caractère "inquiétant" pour agir en conséquence.
L'association du leitmotiv à un passage dramatique particulier suffit
pour que celui-ci lui transfère une partie de son contenu émotionnel.
Le reste est apporté par les deux autres ressources. Seulement,
cette association ne peut pas être obtenue dès le début
du récit car elle exige un certain temps de conditionnement du spectateur.
A souligner qu'un leitmotiv ne concerne qu'un passage mélodique
indépendamment de son rythme ou de son harmonie. Autrement dit,
la force évocatrice du leitmotiv est donnée par son contenu
mélodique et non pas par son aspect harmonique, rythmique ou instrumental.
L'harmonie, le rythme ou le timbre (le son de l'instrument qui expose le
leitmotiv) ne sont que des supports ou des agents de couleur (troisième
ressource " Nature du passage musical ", voir plus bas). Seul le dessin
mélodique revêt un caractère thématique et évocateur.
Il n'est pourtant pas rare de voir des compositeurs dramatiques de grande
expérience prétendre qu'un instrument musical à lui
seul peut accomplir un rôle évocateur ou représentatif
d'un personnage.
Il y a une exception à cette règle, mais elle n'est pas
de caractère musical, lorsque dans l'univers filmique l'instrument
concerné est dramatiquement lié au personnage en question
ou fait partie de sa vie. En général, dans ce type de situations
le personnage est un musicien. Si le protagoniste est un violoniste, le
son d'un violon suffira à l'évoquer, et ceci en exposant
n'importe quelle mélodie. Cependant, dans ce cas, comme dans la
musique à programme, cette évocation est possible par
l'intervention d'une information extramusicale. Le son du violon évoque
le protagoniste parce que le spectateur sait qu'il est violoniste. L'information
arrive à l'esprit du spectateur par une voie intellectuelle et non
pas musicale.
Il faut souligner le fait que la musique ne peut accomplir sa fonction
dramatique si l'on exige du spectateur une intervention intellectuelle
pour sa compréhension car l'intellect est déjà attaché
au récit. La nécessité d'une simple information discographique
ou historique sur la nature du passage musical constitue déjà
un appel à l'intellect et une irruption de celui-ci sur la fonction
dramatique de la musique qui doit pourtant rester du domaine de l'attention
marginale. C'est ce caractère marginal qui donne à la partition
sa fonction dramatique lui permettant d'agir ainsi sur l'émotion
et même de manipuler l'intuition. Le fait d'illustrer musicalement
un orage (si l'on cherche un effet d'appui redondant) avec une chanson
parce qu'elle s'appelle Stormy Weather n'a aucun effet dramatique sur l'esprit
du spectateur. et relève plutôt de la référence
culturelle ou du gag.
Ressources basées sur le modèle physique ou anthropomorphique
du passage musical exposé.
J'appelle "modèle anthropomorphique" le comportement du passage
musical susceptible de dériver d'un comportement humain. Ainsi une
mélodie grave et lente peut évoquer les mouvements lourds
et difficiles d'un géant ou le déplacement majestueux d'un
paquebot. Il est évident que la voix du premier (modèle anthropomorphique)
ou la sirène de ce dernier (modèle physique) ne peuvent se
manifester que dans le registre grave. Le contraire serait inconcevable.
Réciproquement, une mélodie légère et aiguë
peut évoquer la voix d'un enfant ou le comportement d'un petit animal.
On comprend pourquoi dans les illustrations musicales à caractère
redondant ou pléonastique, tels les dessins animés, on illustre
les mouvements d'un éléphant par des mélodies graves
et lourdes et le vol des oiseaux par des phrases légères,
rapides et " aériennes ".
Dans le soutien musical de séquences de suspense ou d'action,
les modèles physiques ou anthropomorphiques sont fréquents.
Les phrases musicales (de préférence atonales), entrecoupées
de silences (phrases discontinues) évoquent le geste de l'homme
caché qui retient sa respiration. Des attaques dissonantes subites
d'orchestre, dérivent des modèles physiques lorsqu'elles
sont courtes (évocation d'un coup) et des modèles anthropomorphiques
lorsqu'elles sont prolongées (évocation du cri). Un dernier
exemple très significatif : le trémolo de cordes, qui évoquerait
le frisson, est produit par l'instrumentiste en faisant trembler sa main.
Le même geste crée le son qui l'évoque.
Ressources basées sur la nature physique du passage musical
exposé.
Ce type de ressources ne peut s'expliquer que de façon pratique
à l'aide d'une partition musicale, ce qui dépasse le propos
de cet article. Face à cette impossibilité je ne me référerai
qu'aux ressources concernant la nature tonale ou atonale d'un passage musical(2).
Je donnais dans LE FILM ET SA MUSIQUE(1) une image approximative
selon laquelle l'atonalisme est à la musique ce que le non-figuratif
est à la peinture. Les mélodies tonales favorisent les climats
francs et sécurisants romantiques ou épiques, joyeux (mode
majeur) ou nostalgiques (mode mineur), mais toujours clairs et nets. En
revanche, la caractéristique de la musique atonale est son caractère
d'instabilité ou d'inquiétude. Dans la musique tonale il
existe des repères autour desquels évoluent les différentes
notes de la mélodie. Ces repères prennent les noms de " Tonique
", "Dominante", etc. En revanche, dans les mélodies atonales ces
références changent en permanence ou bien elles n'existent
pas. Ces définitions illustrent plus ou moins le rapport existant
entre un passage musical et sa nature physique. Dans une acception primaire
du terme, une mélodie atonale devrait convenir davantage pour illustrer
un climat d'angoisse ou de suspense et une mélodie tonale serait
plutôt apte à l'illustration d'une séquence triste
ou joyeuse. Ainsi les climats musicaux qui appuient le suspense sont,
au premier degré, des climats pléonastiques.
Cette généralisation n'est plus vraie depuis l'introduction
des climats musicaux contrastants. Ainsi, petit à petit, le cinéma
a appris à se détacher des formules de l'opéra et
à renoncer à l'utilisation intensive des deux dernières
ressources pour les films de suspense. La première raison est que
celles-ci ne concernent que les illustrations pléonastiques et les
réalisateurs modernes, après une ou deux expériences
dans le genre, cherchent à expérimenter autre chose. La deuxième
raison est d'ordre commercial on préfère rentabiliser le
fructueux espace promotionnel qu'est la salle obscure, en promouvant des
chansons ou des mélodies plus faciles à
vendre que des œuvres atonales ou des bruitages à se faire peur.
Depuis plusieurs années déjà, les climats musicaux
" de suspense " ne sont plus à la mode dans un cinéma qui
allègue le désir de se démarquer des archétypes
pour justifier l'adoption de mélodies à valeur commerciale.
L'efficacité de THE EXORCIST (L'Exorciste) en est un bon
exemple. Le leitmotiv est une mélodie tonale répétitive
plus évocatrice de l'obsession que de la peur. Cela est cohérent,
car tous les psychologues nous diront que l'obsession est le recours névrotique
pour se protéger de la phobie (autrement dit de la peur irrationnelle).
On évoque la peur par l'exposition des moyens mis en œuvre pour
y échapper. Le reste du climat est apporté par le timbre
cristallin du carillon (troisième ressource) transparent et aérien
comme la matière fantomatique.
L'introduction de mélodies tonales ou de chansons à la
place des climats d'horreur et de suspense est devenue un modèle
dans le genre et le spectateur a appris à se méfier et à
ne pas trop se relaxer dans son fauteuil à l'écoute d'une
petite musique trop gentille. Il sait que l'on cherche à détourner
son attention pour mieux frapper. Après tout il est venu voir un
film de suspense. Et dans le cinéma le seul danger c'est l'ennui
Mario Litwin